Game Over : Pourquoi la fin de Game One après 27 ans est un séisme pour toute une génération
Le 31 décembre 2025, Game One a cessé d'émettre après avoir régné sur le paysage audiovisuel vidéoludique pendant près de trois décennies. De la révolution Level One à l'hégémonie de l'animation japonaise, cette chaîne a été le témoin privilégié de l'évolution du jeu vidéo. Retour sur l'épopée d'un média pionnier qui a marqué l'histoire de la télévision française.
La fin d'une époque : quand le premier média 100% gaming tire sa révérence
C'est une page immense qui se tourne. Pour tous ceux qui ont aujourd'hui entre vingt et quarante-cinq ans, Game One n'était pas seulement une chaîne de télévision thématique perdue sur le câble ou le satellite. C'était une fenêtre ouverte sur un monde de passion, une sorte de club privé où l'on se retrouvait pour partager des astuces, découvrir des nouveautés et surtout, se sentir compris. En fermant ses portes définitivement au dernier jour de l'année 2025, la chaîne laisse derrière elle des millions de souvenirs pixelisés et une influence indéniable sur la manière dont on parle de culture geek aujourd'hui.
L'histoire de Game One est celle d'une petite chaîne audacieuse qui a réussi à s'imposer dans un paysage médiatique qui, à la fin des années quatre-vingt-dix, méprisait encore largement le jeu vidéo. Elle a su traverser les crises, les changements de direction et les révolutions technologiques avant de finalement succomber à la montée en puissance irrésistible des plateformes de streaming et des réseaux sociaux.
Les dates clés qui ont forgé la légende de Game One
Pour bien comprendre l'importance de ce média, il faut se pencher sur les moments charnières qui ont rythmé son existence. Ces dates ne sont pas de simples repères temporels, elles représentent les évolutions d'une culture en pleine mutation.
- 6 septembre 1998 : Lancement officiel de la chaîne par l'équipe de Canal+. C'est une première mondiale, personne n'avait osé consacrer 24 heures sur 24 au jeu vidéo.
- Printemps 1999 : Lancement de l'émission Level One. Le concept est révolutionnaire par sa simplicité : un animateur joue au premier niveau d'un jeu tout en parlant aux téléspectateurs.
- Septembre 2002 : Le grand schisme. Suite au rachat par Infogrames, l'équipe historique démissionne en bloc pour protester contre les pressions éditoriales. C'est la fin d'une certaine insouciance.
- 2006 : Rachat par MTV Networks. La chaîne change de dimension et commence à intégrer massivement des séries d'animation japonaise pour élargir son audience.
- 2014 : Arrivée de #TEAMG1, un talk-show quotidien qui tente de ramener de l'humain et du débat au cœur de la programmation.
- 31 décembre 2025 : Écran noir. La chaîne s'arrête définitivement, marquant la fin de vingt-sept années de présence continue.
Les visages et les voix qui ont incarné l'esprit Game One
Si la chaîne a pu créer un lien aussi fort avec son public, c'est grâce aux personnalités qui l'ont habitée. Ces animateurs et journalistes n'étaient pas des présentateurs classiques. Ils étaient des experts, des amis et parfois des mentors pour les jeunes joueurs que nous étions.
Marcus, le pionnier au rire éternel
Il est impossible de parler de Game One sans citer Marcus. Avec son émission Level One, il a inventé un format qui préfigurait ce que seraient les "Let's Play" sur YouTube dix ans plus tard. Sa bienveillance, sa maladresse légendaire avec les manettes et son absence totale de snobisme ont fait de lui l'idole de toute une génération. Même après les tempêtes, Marcus est resté fidèle à l'antenne, notamment avec Retro Game One, rappelant sans cesse que le jeu vidéo est avant tout un plaisir de gosse.

L'époque de la Game Zone avec Julien Chièze et Alex Nassar
Au début des années deux mille, Game One s'est dotée d'une véritable rédaction journalistique. La Game Zone était le rendez-vous incontournable pour suivre l'actualité sérieuse du milieu. Julien Chièze, avec son élocution parfaite et son enthousiasme débordant, incarnait cette volonté de crédibiliser le jeu vidéo. Aux côtés d'Alex Nassar, ils ont couvert les plus grands salons du monde, comme l'E3 de Los Angeles ou le Tokyo Game Show, apportant des images exclusives alors que l'internet haut débit n'existait pas encore dans tous les foyers.

La nouvelle garde : de Kayane à la TeamG1
Plus tard, la chaîne a su se renouveler en intégrant des figures comme Kayane, championne de jeux de combat reconnue mondialement. Elle a apporté une légitimité technique et e-sportive nécessaire à une époque où le niveau de jeu des spectateurs devenait de plus en plus exigeant. La TeamG1, avec des chroniqueurs comme Julien Tellouck, a quant à elle réussi à maintenir un esprit de bande, mélangeant humour, débats passionnés et invités de prestige venus de tous les horizons de la pop culture.

Les coulisses d'un succès fragile : entre crises et mutations
Le parcours de Game One n'a pas été un long fleuve tranquille. La chaîne a souvent dû naviguer en eaux troubles pour survivre aux pressions économiques et aux changements de propriétaires. Le moment le plus douloureux reste sans doute le rachat par Infogrames en 2002. À l'époque, les journalistes ont craint pour leur liberté d'expression. Pouvaient-ils dire du mal d'un jeu édité par leur propre actionnaire ? Cette crise d'indépendance a conduit au départ massif des figures historiques comme Marcus, Tommy ou encore Golan.
Après cet épisode, la chaîne a dû se reconstruire une identité. C'est là que l'animation japonaise a pris une place prépondérante. Si les puristes ont hurlé à la trahison, force est de constater que c'est ce virage vers les animes qui a permis à la chaîne de rester rentable pendant si longtemps. En diffusant Naruto, One Piece ou South Park, Game One est devenue la chaîne de la culture ado globale, dépassant le cadre strict du seul jeu vidéo.
Les anecdotes qui ont marqué les téléspectateurs
On se souvient tous de certains moments de direct totalement improbables. Comme ces émissions où les invités ne venaient pas, forçant les animateurs à improviser pendant une heure devant des jeux parfois médiocres. Ou encore les célèbres "bugs de la régie" qui coupaient les émissions en plein milieu d'une annonce importante. Ces imperfections faisaient partie du charme de la chaîne, elles prouvaient que derrière l'écran, il y avait de vrais passionnés qui travaillaient avec les moyens du bord.
Il y a aussi eu ces sagas mémorables, comme les reportages au Japon où l'on découvrait les salles d'arcade fumantes d'Akihabara, des endroits qui semblaient être sur une autre planète pour les petits Français que nous étions. Game One nous a fait voyager, elle nous a fait rêver et elle nous a surtout appris que notre passion n'était pas un défaut, mais une richesse culturelle.
Pourquoi la fermeture en 2025 était-elle inéluctable ?
La disparition de Game One en ce 31 décembre 2025 s'explique par une conjonction de facteurs économiques et technologiques. Le modèle de la télévision linéaire, où l'on attend une heure précise pour voir son émission préférée, est devenu obsolète pour le public ciblé par la chaîne. Les jeunes d'aujourd'hui ne consomment plus les médias de la même manière. Ils préfèrent l'interaction directe de Twitch ou la liberté totale de YouTube.
De plus, le coût de diffusion sur les bouquets de télévision est devenu trop élevé par rapport aux revenus publicitaires qui migrent massivement vers le numérique. Même si Game One a tenté de s'adapter en lançant des applications et en étant très présente sur les réseaux sociaux, la structure même d'une chaîne de télévision classique était devenue trop lourde à porter.
L'héritage d'un géant aux pieds d'argile
Même si le signal s'est éteint, l'héritage de Game One est immense. Elle a ouvert la voie à tout ce que nous consommons aujourd'hui. Sans Game One, le traitement du jeu vidéo dans les médias généralistes ne serait sans doute pas le même. Elle a formé des dizaines de journalistes, de monteurs et de producteurs qui ont ensuite essaimé dans toute l'industrie culturelle française.
La chaîne a réussi son pari le plus fou : celui de durer vingt-sept ans. C'est une éternité à l'échelle de l'internet et de la technologie. Elle a vu passer sept générations de consoles, de la PlayStation 1 à la PlayStation 6, et elle a toujours su rester au contact de son public, même quand celui-ci grandissait et changeait de préoccupations.
Un dernier hommage pour un compagnon de route
En écrivant ces lignes, on ne peut s'empêcher de ressentir une pointe de nostalgie. Game One, c'était l'odeur du goûter en rentrant du collège, c'était les débats enflammés dans la cour de récréation sur le test du dernier Zelda, c'était cette petite musique de générique qui nous annonçait que le moment de détente commençait enfin.
La chaîne s'éteint, mais elle ne disparaît pas vraiment. Elle survit à travers les carrières de ceux qu'elle a lancés et à travers les souvenirs de millions de téléspectateurs. Game One a été une pionnière, une combattante et surtout une source de joie immense. Alors que l'écran devient noir pour la dernière fois, on a juste envie de dire une chose simple mais sincère. Merci Game One pour ces vingt-sept années de bonheur numérique.
