Quand l'intelligence artificielle met le jeu vidéo en crise

Feb 19, 2026Par Aurélien Hedouin, Expert Jeux Vidéo
Aurélien Hedouin, Expert Jeux Vidéo

L'engouement pour l'IA risque de foutre en l'air le jeu vidéo comme on l'aime. Alors que les datacenters engloutissent la production mondiale de mémoire, joueurs et constructeurs de consoles se retrouvent pris au piège d'une guerre qu'ils n'ont pas choisie.

Une pénurie qui va durer des années

Selon l'International Data Corporation, on n'est pas face à une simple fluctuation passagère du marché. Les trois géants de la mémoire, Samsung, SK Hynix et Micron, contrôlent 95% de la production mondiale. Leur décision stratégique est limpide: abandonner le grand public pour servir les datacenters d'IA, où les marges sont bien plus juteuses.

Les chiffres donnent le tournis. Un kit de 64 Go de DDR5 qui se vendait 260 dollars en octobre dernier grimpe désormais à 498 dollars. Selon Clubic, les prix de la NAND vont bondir de 55 à 60%. La RAM coûte aujourd'hui plus cher qu'une console entière, et cette aberration risque de perdurer. Tim Sweeney, PDG d'Epic Games, l'affirme sans détour sur X: les augmentations de prix de la RAM vont poser un vrai problème au gaming haut de gamme pendant plusieurs années.

Et pourquoi ça va durer si longtemps? Eh bien, Samsung et SK Hynix ont déjà signé de gros contrats pour fournir à OpenAI jusqu'à 900 000 wafers de DRAM par mois. Presque la moitié de l'offre mondiale disparaît avant même d'atteindre les consommateurs. Le PDG de Phison, fabricant majeur de contrôleurs SSD, va carrément jusqu'à évoquer une pénurie structurelle qui pourrait durer dix ans.

Le marché du PC au bord du gouffre

L'IDC ne mâche pas ses mots dans son dernier rapport. Le cabinet prévoit une contraction du marché PC pouvant atteindre 9% en 2026, avec une flambée des prix moyens de 6 à 8%. Pour contextualiser la sévérité de cette projection: lors de la crise financière de 2009, le marché n'avait reculé que de 11,9%.

Le timing ne pourrait franchement pas être pire. Cette pénurie frappe pile au moment de deux événements censés doper les ventes: la fin du support Windows 10 et l'arrivée massive des PC IA. Résultat, ces machines qui nécessitent justement plus de RAM se retrouvent pénalisées par un marché qui flambe à cause de l'IA elle-même.

Les grands fabricants comme Lenovo, Dell et HP ont déjà prévenu leurs distributeurs: des augmentations de 15 à 20% arrivent au second semestre 2026. Certains assembleurs comme CyberPowerPC ont appliqué leurs tarifs revus à la hausse dès décembre. Framework, qui propose des ordinateurs modulaires, a dû augmenter ses tarifs de 50% sur certains composants et avertit que d'autres bonds sont très probables.

Sony joue une partition dangereuse

Face à cette tempête, Sony a choisi une stratégie particulière lors de son dernier earnings call début février. La directrice financière Lin Tao a confirmé que l'entreprise a sécurisé assez de mémoire pour tenir jusqu'aux fêtes de fin d'année 2026. Pas d'augmentation du prix de la PS5 donc, du moins dans l'immédiat. Mais au-delà? Aucune garantie.

La formule employée par Tao a fait grincer des dents: Sony va prioriser la monétisation de la base installée et développer les revenus issus des logiciels et services réseau. Traduction concrète: faire payer davantage les 132 millions d'utilisateurs actifs du PlayStation Network. L'abonnement PS Plus, déjà revu à la hausse en avril 2025, pourrait repartir de plus belle. Les jeux first-party pourraient voir leurs tarifs grimper. Les accessoires suivront probablement.

C'est une logique un peu glaciale, mais franchement imparable. Les propriétaires de PS5 ont déjà investi plusieurs centaines d'euros dans l'écosystème. Ils ne vont pas abandonner leur console pour économiser quelques dollars sur un abonnement. Sony le sait et compte dessus. Cette stratégie explique aussi le lancement d'une PS5 Digital Edition moins chère au Japon, histoire d'élargir la base de joueurs à pressurer ensuite.

Nintendo et Microsoft dans le même pétrin

Sony n'est vraiment pas un cas isolé. Nintendo a indiqué que la Switch 2 ne devrait pas subir d'augmentation immédiate, mais le président Shuntaro Furukawa n'exclut pas des ajustements tarifaires si les coûts continuent de grimper. Microsoft a déjà essuyé les critiques après deux pics de prix consécutifs sur la Xbox Series X et le Game Pass.

Plus inquiétant encore, selon plusieurs rapports dont Bloomberg, Sony envisage sérieusement de repousser le lancement de la PS6 à 2028 ou même 2029. La raison? Des coûts de composants qui rendraient une nouvelle console trop chère à fabriquer avec une marge acceptable. Tom Henderson, journaliste spécialisé dans l'industrie du jeu vidéo, confirme que les constructeurs de consoles étudient activement un report de leurs plateformes nouvelle génération.

Les cartes graphiques ne sont pas épargnées. PowerColor, fabricant majeur de GPU AMD, prévient que les bonds de prix arrivent en 2026. NVIDIA envisagerait même de ne plus fournir la VRAM avec ses GPU à ses partenaires, forçant ASUS, MSI et Gigabyte à se débrouiller seuls sur un marché en pénurie. Le lancement des RTX 50 Super serait même compromis.

Quand l'IA dévore ses propres enfants

L'ironie cruelle de cette situation n'échappe à personne. L'industrie tech nous vendait les PC IA comme l'avenir du secteur, nécessitant justement davantage de mémoire pour faire tourner les modèles localement. Sauf que c'est précisément la demande en IA qui rend cette mémoire hors de prix. Les Copilot+ PC de Microsoft, qui exigent un minimum de 16 Go de RAM, arrivent au pire moment imaginable.

D'après Micron, le PDG Sanjay Mehrotra prévoit des flambées de prix de la DRAM de 50 à 60% au premier trimestre 2026. L'entreprise a d'ailleurs annoncé la fin de sa marque grand public Crucial après près de 30 ans d'existence, préférant concentrer ses ressources sur le marché professionnel bien plus lucratif. C'est le premier symptôme visible d'une restructuration massive qui pourrait en annoncer d'autres.

Les fabricants ne cachent même plus leur stratégie. Certains exigent désormais des prépaiements sur trois ans à leurs clients, une pratique totalement inédite dans l'électronique. Les délais de paiement se comptent parfois en heures, avec menace d'annuler les lots si l'argent n'arrive pas immédiatement. Lenovo a constitué des stocks suffisants pour tenir jusqu'à fin 2026, mais cette pratique de stockage préventif réduit encore la disponibilité pour les autres acteurs.

Ce que ça change concrètement pour vous

Si vous comptiez monter un PC gaming ou acheter un laptop en 2026, préparez-vous à sortir le portefeuille. Les barrettes de 16 Go qui coûtaient 80 euros pourraient atteindre 120 euros, voire plus. Les SSD suivent la même trajectoire, le PDG de Phison confirmant que les prix de la NAND ont doublé en six mois. Même les disques durs mécaniques flambent, les datacenters se rabattant dessus pour le stockage froid.

Selon l'analyse d'IDC, les fabricants de smartphones sur le segment milieu de gamme, qui fonctionnent avec des marges ultra-serrées (TCL, Transsion, Xiaomi, Lenovo) vont particulièrement souffrir. Les nouveaux flagship en 2026 ne verront probablement pas leurs configurations RAM augmenter, stagnant à 12 Go pour les modèles Pro au lieu des 16 Go attendus.

Pour les joueurs console, la pilule sera peut-être moins amère à court terme mais plus vicieuse à long terme. Pas d'augmentation brutale du prix du hardware, certes, mais une montée insidieuse des abonnements, des DLC, des microtransactions et des jeux first-party. Sony, Microsoft et Nintendo vont tous taper dans le même portefeuille, celui des utilisateurs déjà captifs de leurs écosystèmes respectifs.

Reste une question que personne n'ose vraiment poser: l'IA méritait-elle vraiment qu'on sacrifie l'accessibilité du gaming sur son autel? Pour l'instant, la réponse des marchés est sans appel, et elle n'est pas en faveur des joueurs.

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